Dossier : le Petit Saint-Jean, conjuguer agriculture innovante et conservation de la nature en Camargue

La Tour du Valat mène depuis 2012 un projet agro-écologique innovant en Petite Camargue, sur le domaine du Petit Saint-Jean qui se situe en Camargue gardoise, à mi-chemin entre Arles et Montpellier et à quelques kilomètres de la cité historique d'Aigues-Mortes.

Sa superficie est d'environ 100 hectares dont de grandes surfaces de pinèdes qui ont majoritairement disparu du reste du territoire, et qui le signalent aisément depuis la route qui longe sa bordure nord.

Vue d'artiste du domaine du Petit Saint-Jean (© J. Palentisjn)

Un site historique en Camargue gardoise

Originellement propriété d'un architecte montpelliérain ami de Luc Hoffmann, fondateur de la Tour du Valat, le domaine a été légué en 1981 à la Tour du Valat, avec l'ambition d'en préserver la richesse patrimoniale. Du fait de divers contentieux juridiques ce n'est cependant qu'en 2012 que la Tour du Valat a pris possession du domaine dans un état alors très dégradé, autant en ce qui concerne le patrimoine naturel que le potentiel agricole et les bâtiments.

Le Petit Saint-Jean constitue également un lieu historique au niveau local puisque c'est là que la race de chevaux Camargue, un des principaux emblèmes de la région, a été officiellement reconnue par les haras nationaux en 1968.

Le domaine se trouve au cœur d'une zone agricole de première importance depuis plusieurs siècles, aujourd'hui dominée par la viticulture de vins rosés sous l'appellation IGP « Sable de Camargue », ainsi que par l'élevage de taureaux sous l'AOP « Taureau de Camargue » pour la production de viande ou les courses taurines.

Un patrimoine naturel exceptionnel

Le Petit Saint-Jean bénéfice d'un patrimoine naturel exceptionnel du fait de la mosaïque de milieux qu'on y trouve, entre la grande pinède à pins parasol au nord (48 ha), caractérisée par ses dunes reliques et plusieurs mares, les parcelles agricoles au centre (28 ha), et les marais au sud associés à des pelouses méditerranéennes et des buttes sableuses ou « montilles » (23 ha)..

 

 

23 ha de marais permanents occupent la partie sud du domaine

 

 

Cette diversité d'habitats constitue un refuge pour de nombreuses espèces communes ou menacées, que ce soit parmi les mammifères (renard, sanglier, lièvre d'Europe), les reptiles (tortue Cistude), les batraciens (Crapaud cultripède), ou encore l'avifaune qui est particulièrement bien représentée au Petit Saint-Jean. De nombreux oiseaux d'eau trouvent en effet refuge dans les marais du domaine, outre certaines espèces emblématiques telles que le Hibou Grand-duc que l'on peut rencontrer dans la pinède, ou typiquement méridionales (Rollier d'Europe, Guêpier, Huppe fasciée).

Au total ce sont 170 espèces d'oiseaux qui ont déjà été observés au Petit Saint-Jean, tandis que la biodiversité végétale n'est pas en reste avec plus de 350 espèces de plantes dont certaines remarquables, telle que l'Épipactis à petites feuilles. Signalons également la présence dans la pinède du « Pin de fer » classé parmi les arbres remarquables du Gard et qui, avec ses environ 300 ans d'âge, a échappé aux multiples transformations de la pinède durant les siècles derniers.

 

 

Le "Pin de fer", âgé d'environ 300 ans et seul rescapé des nombreuses transformations de la pinède au cours des derniers siècles

 

 

 

Le projet agro-écologique au Petit Saint-Jean : allier conservation de la nature et développement agricole

La Tour du Valat, institut de recherche pour l'étude et la gestion des zones humides de l'ensemble du bassin méditerranéen, basé en Camargue depuis 1954, a également développé de longue date une activité agricole sur son domaine, notamment à des fins de recherches scientifiques. C'est ainsi le cas aujourd'hui pour l'élevage extensif et biologique d’environ 350 taureaux de race Camargue, ou encore d'une activité rizicole en agriculture biologique.

Surtout, la Tour du Valat est particulièrement intéressée à nouer et développer des liens avec le secteur et les activités agricoles, en premier lieu au niveau local, tant sont fortes les relations entre agriculture et conservation et gestion des zones humides dans les régions méditerranéennes.

C'est dans ce contexte que la Tour du Valat entend aujourd'hui démontrer, par son projet du Petit Saint-Jean, que non seulement activités agricoles et conservation de la nature sont compatibles, mais qu'elles peuventse renforcer mutuellement.

Permaculture et agro-écologie à la base du projet

Depuis 2012 la Tour du Valat a déjà entamé la conversion du domaine à l'agriculture biologique (label AB), notamment en ce qui concerne l'exploitation des 0,7 h de vigne qui a été conservée.

Elle ambitionne désormais d'y développer un projet agricole plus global, respectant les principes de l'agro-écologie et de la permaculture ; deux approches complémentaires basées sur le respect du fonctionnement des écosystèmes naturels, et notamment de la richesse et de la complexité des interactions qui les caractérisent, en vue de rendre la production agricole à la fois plus respectueuse de l'environnement et plus efficiente sur le long-terme.

Au Petit Saint-Jean seront ainsi bannis les intrants chimiques (engrais et pesticides), tandis que l'usage de matériaux et d'énergies renouvelables sera privilégiée (traction animale, pompe solaire, réutilisation de la biomasse, etc).

Chevaux de trait au travail au Petit Saint-Jean en novembre 2015

Une attention particulière sera également portée à la question de l'eau, dans une zone déjà contrainte du fait du climat, et où les projections de réchauffement climatique prévoient un accroissement sérieux du déficit hydrique au cours du 21ème siècle.

L'usage de l'eau pour l'irrigation des cultures sera ainsi limitée au maximum au Petit Saint-Jean, que ce soit via l'utilisation de techniques agronomiques ad hoc (paillage, goutte-à-goutte, etc) ou la culture de variétés sobres (cépages méridionaux pour la vigne, arbres fruitiers adaptés au climat méditerranéen…). 

Des productions multiples et associées, en synergie avec les milieux naturels

Fort de ces principes structurants et exigeants, le projet, désormais mené avec l'aide d'un salarié à plein temps basé sur place, s'articulera autour d'un système associé polyculture – petit élevage, mené sur l'ensemble des zones de cultures situées au centre et au nord-est du domaine, ainsi que dans la pinède :

  • 4,7 ha de vignes pour la production de vin et de jus de raisin, a minima en agriculture biologique et avec l'ambition d'une production en biodynamie ; la traction animale y sera privilégiée, ainsi que le contrôle de l'enherbement par le pâturage ;
  • 4 ha de prés-vergés diversifiés et en faible densité, pour la production de fruits à jus et de bouche et de principes actifs cosmétiques (oliviers, pistachiers, grenadiers, plaqueminiers, amandiers) ;
  • 7 ha de cultures en agro-foresterie, en expérimentation sur trois parcelles, en associant des arbres de taille plus élevée pour la production de bois d’œuvre, des cultures vivrières, et du pâturage ovin ;
  • 1 ha de verger-maraîcher : productions principalement hivernales, sur buttes et en association avec des fruitiers ;
  • 5 ha de cultures annuelles adaptées aux sols sableux typiques de la zone (arachides, pois chiches…) ;
  • Petit élevage de moutons de race rustique, pour contrôler le développement de la végétation dans les zones cultivées, prévenir les risques d'incendies et fertiliser les sols ;
  • Autres petites productions : ruches pour la production de miel et la pollinisation, élevage de poules et canards pour la production d’œufs et le contrôle des ravageurs.

 

Cartographie du projet agricultural mené au Petit Saint-Jean (© J. Palentisjn)

 

Un projet vitrine visant le transfert local, et économiquement viable

Le projet du Petit Saint-Jean bénéficie par ailleurs de l'appui de plusieurs  partenaires techniques locaux, spécialisés et reconnus pour leur expertise en agro-écologie, mais également de partenaires financiers désireux de s’engager à nos côtés dans ce projet innovant (Fondation de France, Caisse d’Épargne, Institut Klorane). Des rencontres ont également été organisées avec des « anciens » du site, afin de commencer par en dresser l'historique avant le début du projet.

La dimension économique est également en son cœur, les cultures innovantes étant privilégiées pour maximiser les possibilités de transformation et de valorisation économique en circuits courts, dans la perspective du changement climatique qui risquera fortement de modifier l'organisation de l'agriculture locale dans les prochaines décennies.

La Tour du Valat s’est également engagée à évaluer régulièrement les bilans agronomiques, écologiques et économiques, de même que la faisabilité technique des différentes expériences mises en œuvre.

En plus d'un projet expérimental et novateur sur le plan agronomique, le Petit Saint-Jean constitue donc, pour la Tour du Valat et ses partenaires, un site pilote et une vitrine pour la communication et la sensibilisation du grand public et des professionnels locaux et régionaux, dans une zone méditerranéenne d'ores-et-déjà soumise à de fortes contraintes écologiques et climatiques.

Contact: Nicolas Beck, chef du projet Petit Saint-Jean Project (e-mail)