TOUR DU VALAT

Centre de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes



Interview de Luc Hoffmann, Fondateur de la Tour du Valat - Le Monde - 5 juin 2010

Publié le 07/06/2010

Héritier d'un groupe pharmaceutique, Luc Hoffmann était promis à un avenir de chimiste. Mais, passionné d'animaux et de nature, il a consacré une partie de sa fortune à la défense de l'environnement et à la recherche en biologie.

Depuis plus de soixante ans, vous travaillez à la préservation de la nature et, avant ces entretiens avec l'écrivain Jil Silberstein, « L'homme qui s'obstine à préserver la terre » (Phébus, 220 p., 13 euros), vous avez toujours refusé de parler. Pourquoi tant de discrétion ?

Travailler dans ce sens a beau me passionner, rendre publiques mes interventions ne m'a jamais intéressé. C'est ma fille aînée, Vera Michalski, éditrice, qui m'a poussé à raconter mon parcours. J'ai 87 ans, la plupart des personnes qui ont travaillé avec moi sont mortes. II était temps, en effet, de témoigner.

Héritier d'un grand laboratoire pharmaceutique, Hoffmann-La Roche, vous étiez promis à un avenir de chimiste et de manager, que vous avez refusé.

Depuis mon plus jeune âge, j'avais l'amour des animaux, de la nature. Je voulais être ornithologue.

Vous découvrez la Camargue, en 1946. Personne, alors, ne parle d'écologie.

Au début, c'est le comportement des animaux qui retenait mon intérêt. Puis le champ s'est élargi.

En 1948, vous achetez le domaine de la Tour du Valat. Vous avez déjà des moyens financiers personnels.

Certes, mais, de plus, à cette époque, son prix était raisonnable. Or je savais déjà ce que je voulais en faire un institut de recherches. C’est ce qu'on appelle aujourd'hui l'approche écosystémique qui m'intéressait, même si, alors, on n'en parlait pas. A présent, la Tour du Valat est devenue une station biologique où ont travaillé jusqu'à cent chercheurs à la fois. La crise économique a fait qu'ils ne sont plus qu'une soixantaine.

Vous estimez que les zones humides, comme la Camargue, jouent un rôle fondamental dans le fonctionnement de la nature.

Si je prenais une métaphore, je dirais qu'elles sont comme des plantes ayant des racines qui se ramifient partout. Elles ont donc un rapport direct avec l'état de la nature environnante et du climat. Qu'on assèche les zones humides comme on l'a fait pendant longtemps, on appauvrit toute la nature alentour Leur rôle s'avère même plus important que celui des forêts et des steppes. Elles constituent une espèce de banque, qui gère l'eau. Quand je suis arrivé en Camargue, cette région n'était pas encore menacée. On m'a donc accueilli comme un fou sympathique. Par la suite, on m'a reproché d'occuper un trop grand territoire sans le cultiver. On a tenté de me convaincre de participer à l’effort agricole. En vain.

En 1961, vous participez à la création du World Wildlife Fund (WWF), dont vous êtes vice-président jusqu'en 1988. Souvent, vous le financez anonymement.

J’appartenais a l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature. Nous réunissions régulièrement des séances techniques, mais ne disposions d'aucuns moyens pour mettre en œuvre nos propositions. II nous fallait un bras armé efficace. On a donc créé le WWF, dont l'emblème serait le panda, une espèce rare.

La stratégie du WWF a toujours été opposée à celle de Greenpeace, qui privilégie les actions spectaculaires.

Personnellement, je préfère la négociation, la diplomatie et la persuasion à l'affrontement. Tout en étant un activiste tenace Greenpeace, par ses actions spectaculaires, a d'abord attiré plus de gens. Mais, au bout du compte, c'est le WWF qui totalise le plus d'adhérents. Chaque pays a son antenne du WWF, et les modes d'adhésion varient d'un lieu à l'autre.

Comment est-on passé de l'idée de « protéger la nature contre l'homme » à celle de « développement durable » ?

On a compris qu'en se concentrant sur des réserves naturelles, notamment, on constituait des sortes de musées en permanence menacés. C'est qu'il n'existe pas de frontière étanche entre la réserve et le reste. Ce qu'il s'agissait de protéger, c'est la nature et ses ressources dans leur ensemble. Ainsi, parti de l'étude des oiseaux, je me suis rendu compte des menaces qui pesaient sur les territoires. Cette maturation m'a fait passer dans une autre dimension, celle du développement durable.

D'où votre action en Mauritanie et en Afrique de l'Ouest.

A la suite de Théodore Monod, on s'est d’abord concentrés sur le golfe d'Arguin, qui est devenu le parc national du banc d'Arguin. On a vite vu que ce n’était pas suffisant. II fallait agir sur l'ensemble du littoral de l'Afrique de l'Ouest. II était évidemment exclu d'en faire une immense réserve, il fallait donc introduire de nouvelles façons de gérer ces lieux. En incluant les problèmes de la surpêche, de la piraterie. On ne peut pas dire que le combat soit totalement gagné. Les gouvernements des pays concernés ont pris des mesures, mais manquent de fermeté pour les faire appliquer et la piraterie subsiste.

En 1994, vous avez créé une fondation, Mava. Dans quel but ?

Actionnaire majoritaire du laboratoire Roche, j'ai souhaite investir la majorité de mes revenus pour continuer le combat que je mène. Je noue donc des partenariats avec des associations ou des groupes qui ont besoin d'aide et de soutien financier. C'est ainsi que, par exemple, la Mava a participé à la réintroduction des chevaux de Przewalski en Mongolie, où les derniers chevaux sauvages avaient disparu.

L'écologie est devenue politique. Que pensez-vous de ce militantisme ?

Je sépare le chercheur et le militant. Nous, nous étudions les bases écologiques et nous fournissons de la matière aux activistes. Mais si vous parlez du militantisme politique, je dirai que j'ai quelques difficultés avec cela. Les partis écologistes sont d'abord des partis. L'écologie, à mes yeux, peut se défendre mieux par d'autres voies. II faut l’imposer comme souci commun, et pas seulement partisan. En outre, pour des raisons compréhensibles, les partis ont tendance à opter pour un radicalisme dont le succès à long terme est plus qu'incertain. Et puis, l'opposition à toute modernité, parfois revendiquée, ne me semble pas le bon combat.

Sur certains sujets, comme le nucléaire, les écologistes sont divisés. Quelle est votre position ?

Je suis nucléosceptique La question des déchets, qu'on ne sait pas éliminer, me conduit à me placer dans le camp de ceux qui ne pensent pas que le nucléaire soit une énergie d'avenir. II faut développer les énergies solaire, éolienne et autres.

Et les OGM?

Réglementés et contrôlés, ils pourraient peut-être constituer un progrès. Mais il est faux de dire, comme le font leurs partisans, qu'ils permettraient de résoudre la question alimentaire de par le monde. Et sait-on vraiment leurs effets à long terme?

Dès 1999, vous constatiez que la situation de la planète continuait de se dégrader. Et aujourd'hui ?

La prise de conscience est forte, mais il existe encore trop peu d'actions efficaces. Face à la dégradation constante de la planète, on m'a souvent demandé si mes combats n'étaient pas inutiles. Je ne le crois pas, car je pense qu'il y aura un sursaut. Ce sursaut, il s'agit de s'y préparer. De le penser. C'est ce qui me fait maintenir mon activité. II arrivera sans doute bien tard, mais on pourra tout de même conserver l'essentiel.

Cela nécessitera une modification considérable des modes de vie.

On y sera contraint, sans toutefois renoncer totalement au confort. II me semble que toujours plus de gens sont préparés a ces renoncements. On le voit dans la réduction de l'usage des voitures, dans le développement du covoiturage.

Si vous aviez 25 ans aujourd'hui, feriez-vous la même chose ?

Oui, et j'essaierais d'être plus efficace.
------------------------------------------
Le Monde – 5 juin 2010

Haut de la page